Le Chant des Pèlerins et quelques poèmes...


 


    Ultreïa

    Tous les matins nous prenons le chemin,
    Tous les matins nous allons plus loin.
    Jour après jour, la route nous appelle,
    C’est la voix de Compostelle.

    Ultreïa ! Ultreïa ! E sus eia Deus adjuva nos !

    Chemin de terre et chemin de Foi,
    Voie millénaire de l’Europe,
    La voie lactée de Charlemagne,
    C’est le chemin de tous les jacquets.

    Ultreïa ! Ultreïa ! E sus eia Deus adjuva nos !

    Et tout là-bas au bout du continent,
    Messire Jacques nous attend,
    Depuis toujours son sourire fixe,
    Le soleil qui meurt au Finistère.

    Ultreïa ! Ultreïa ! E sus eia Deus adjuva nos !

     

    Paroles et musique Jean-Claude Benazet

    Le chant des pèlerins de Compostelle
    (interprété par les Prémontrés de Conques)

     


    Origine du mot Ultreïa


    L'origine du mot Ultreïa n'est pas encore bien établie. Pour certains, elle vient du latin
    ultra. Pour d'autres, elle aurait plutôt une autre origine, en vertu de ce qu'on trouve
    ce mot deux fois sous une forme
    étrangère dans le Livre I du Codex Calixtinus,
    manuscrit du 12ème
    siècle de la Cathédrale de Compostelle. Il est inclus dans 2 poèmes
    latins dont les titres soulignent cet apport de mots étrangers, "Grecs et Hébreux".

    1° Une fois, au chapitre 26, dans la messe de Saint-Jacques dite de Calixte, dans ce vers :
    suseia, ultreia.  Au-dessus de ces mots suseia, ultreia, sont écrits dans le manuscrit
    les mots sursum perge, vade ante qui signifient : "lève-toi, va de l'avant"

    Une deuxième fois, dans la 4ème strophe d'un poème intitulé Alleluia in greco :
    Herru Sanctiagu / Gott Sanctiagu / E Ultreia, e suseia, Deus aia nos.
    Cette strophe de quatre vers est écrite dans une langue à caractère germanique.
    On peut la traduire ainsi :
    "Monseigneur Saint-Jacques / Bon Saint-Jacques / allons plus loin, plus haut /
    Que Dieu nous aide"

    D'où vient ce quatrain ? Il est sans doute né de chansons populaires germaniques
    reprises, dès le 11ème siècle au moins, dans des textes cléricaux largement répandus
    dans toute l'Europe, avant d'arriver jusqu'à Compostelle d'où elle a pu essaimer encore.
    Après 1150, on le retrouve dans une deuxième version du livre de Saint-Jacques,
    dans un chant versifié intitulé "Vers d'Aymeri Picaud, prêtre de Partenay" qui résume
    la vie de
    Saint-Jacques et nomme les 22 miracles qui lui sont attribués. On peut imaginer
    que le mot ultreïa, isolé, fut repris comme cri de ralliement ou cri de joie par les pèlerins
    de Saint-Jacques, qu'ils aillent à Compostelle, vers ses autres sanctuaires ou vers tout
    autre sanctuaire. On le retrouve francisé, dans de nombreux textes médiévaux, ainsi
    dans le Roman de Renart : "Ils ont crié oultrée / Et puis chez eux s'en sont retournés".

    Cette strophe née voici plus de mille ans est toujours vivante. Aujourd'hui, elle est le
    refrain d'une chanson pour les pèlerins de Compostelle composée par J.C. BENAZET
    et figurant dans le Guide Spirituel du Pèlerin de l'Abbaye de Conques :
    Ultreïa, ultreïa, et suseia / Deus adjuva nos.

    Texte de Bernard GICQUEL,
    Avec la collaboration de M.V. CAMBRIELS et D. PERICARD-MEA - 2003
     



    Le Pèlerinage est une Marche vers un Lieu Sacré

    Le pélerinage est une marche vers un lieu sacré. Le pèlerin ne va pas au hasard, il marche vers ce qui fait sens à ses yeux,
    vers une promesse. Celui qui entreprend un pèlerinage attend ou espère que son parcours qui recouvre un sens singulier
    -il est un acte de foi- lui ouvre les yeux sur un sens supérieur au contact de ce lieu sacré, et dévoile une réalité transcendante.
    Le pèlerin cherche du sens sous ses pas.

    Mais le paradoxe est que cette démarche fait fond sur le non-sens du monde tel qu'il va dans sa réalité profane.
    Le pèlerin part parce que, dans sa vie ordinaire, il n'a ni le temps ni la possibilité de faire l'expérience de cette transcendance,
    ou plutôt parce que cette expérience prend place dans un cadre inadéquat. La mise à distance du monde profane,
    des soucis qui le régissent, des exigences qui le régulent, s'opère par la marche qui éloigne d'un lieu physique pour conduire
    vers un lieu métaphysique, en contact avec la transcendance.

    Le temps de la marche qui mène jusqu'au lieu sacré n'est donc pas accessoire, il est indispensable. Il s'agit de ressentir
    dans sa chair et de vivre dans la durée cette préparation à la rencontre du mystère. L'ouverture de son coeur et de son esprit
    passe par un travail sur le corps qui s'accomplit, pas après pas, sur le chemin qui mène au lieu sacré. La marche défait les noeuds
    qui nous tiennent à ce monde matériel et intéressé, elle spiritualise le corps, c'est-à-dire permet à l'esprit de l'habiter à nouveau.

    Le pèlerinage est, par conséquent, ouverture au sacré, mais aussi, et peut-être,
    d'abord, ouverture à une dimension de soi, par ailleurs négligée.


    Christophe Lamoure, Petite philosophie du marcheur, Edition Milan,



    ... Alors, devant mes yeux dessillés, les Asturies déployèrent tous leurs charmes.
    Ce fut, pendant ces jours merveilleux, une pavane interminable de vallées sauvages et de crêtes somptueuses,
    de villages inviolés et de chemins tracés commes des caresses divines au flanc des montagnes.

    Ce furent des heures vertes comme les pâturages d'altitude et des nuits bleues comme le ciel d'acier qui recouvrait ces paysages.
    La pureté des sources qui désaltèrent au moment où l'on a soif, le moelleux blond des pains de village, la douceur troublante
    du vent qui glisse ses doigts dans la chevelure raidie de poussière du marcheur, tout est entré en moi avec force,
    sans la médiation d'une pensée, sans l'ombre d'un sentiment, d'une impatience ou d'un regret.

    J'ai traversé des forêts et franchi des cols, enjambé les eaux noires d'un barrage et rencontré des horreos énormes,
    dressés sur des collines comme de fabuleux quadrupèdes; j'ai cheminé à l'ombre grinçante de gigantesques éoliennes

    et dormi au sommet de promontoires rocheux que bordaient d'immenses précipices plantés de résineux et de chênes verts.

    Et là, dans ces splendeurs, le Chemin m'a confié son secret. Il m'a glissé sa vérité qui est tout aussitôt devenue la mienne.
    Compostelle n'est pas un pèlerinage chrétien mais bien plus, ou bien moins selon la manière dont on accueille cette révélation.
    Il n'appartient en propre à aucun culte et, à vrai dire, on peut y mettre tout ce que l'on souhaite.
    S'il devait être proche d'une religion, ce serait à la moins religieuse d'entre elles, celle qui ne dit rien de Dieu
    mais permet à l'être humain d'en approcher l'existence : Compostelle est un pèlerinage boudhiste.

    Il délivre des tourments de la pensée et du désir, il ôte toute vanité de l'esprit et toute souffrance du corps,
    il efface la rigide enveloppe qui entoure les choses et les sépare de notre conscience; il met le moi en résonance avec la nature.

    Comme toute initiation, elle pénètre dans l'esprit par le corps et il est difficile de la faire partager à ceux qui n'ont pas fait
    cette expérience. Certains, revenant du même voyage, n'en auront pas rapporté la même conclusion. Mon propos n'a pas pour but
    de convaincre mais seulement de décrire ce que fut pour moi ce voyage. Pour le dire d'une formule qui n'est plaisante
    qu'en apparence : en partant pour Saint-Jacques, je ne cherchais rien et je l'ai trouvé ...


    Jean-Christophe Rufin - "Immortelle randonnée - Compostelle malgré moi ( Editions Guérin)
    ( Extrait du chapitre "Sur les traces d'Alphonse II et de Bouddha" - Pages 167 à 169)

     




    Partir est avant tout sortir de soi, briser la croûte d’égoïsme
    qui essaye de nous emprisonner dans notre propre « moi ».

    Partir, c’est cesser de tourner autour de soi même,
    comme si on était le centre du monde et de la vie.

    Partir, ce n’est pas se laisser enfermer dans le cercle des problèmes
    du petit monde auquel nous appartenons : quelle que soit son importance,
    l’humanité est plus grande, et c’est elle que nous devons servir.

    Partir, ce n’est pas dévorer les kilomètres, traverser les mers,
    ou atteindre les vitesses supersoniques.

    C’est avant tout s’ouvrir aux autres, aller à leur rencontre.

    S’ouvrir aux idées, y compris celles qui sont contraires aux nôtres,
    c’est avoir le souffle d’un bon marcheur.

    Heureux qui comprend et vit cette pensée : 
    " Si tu n’es pas d’accord avec moi, tu m’enrichis ".
    Avoir à côté de soi quelqu’un qui ne sait dire qu’ "Amen",
    qui est toujours d’accord d’avance et inconditionnellement,
    ce n’est pas avoir un compagnon, mais plutôt une ombre.
    Quand le désaccord n’est pas systématique et tendancieux,
    quand il vient d’une vision différente, il ne peut qu’enrichir.

    Il est possible de cheminer seul.
    Mais le bon voyageur sait que le grand voyage est celui de la vie,
    et qu’il suppose des compagnons.
    Compagnon : Etymologiquement, c’est celui qui mange le même pain.

    Heureux qui se sent éternellement en voyage
    et qui voit  dans tout prochain un compagnon désiré.


        Texte extrait de « Le désert est fertile »
                                    
       Dom Helder Camara
     



    « Mon âme, où es tu ? m’entends tu ?
    Je parle, je t’appelle…
    Es-tu là ?
    Je suis revenu, je suis rentré.
    J’ai secoué de mes pieds la poussière de tous les pays
    et je suis venu à toi, je suis avec toi.

    Après de si longues années de longue marche, je suis à nouveau venu vers toi.
    Veux-tu que je te raconte tout ce que j’ai regardé, vécu, ingurgité ?
    Ou bien ne veux-tu rien entendre de tous ces bruits de la vie et du monde ?
    Mais il faut que tu saches une chose, il y a une chose que j’ai apprise :
    Que l’on doit vivre cette vie.
     
    Cette vie est le chemin, le chemin que l’on cherche depuis si longtemps
    et qui mène à l’inconcevable que nous qualifions de divin.
    Il n’y a pas d’autre chemin. Tous les autres chemins sont de mauvais chemins.
    J’ai trouvé le bon chemin ; il m’a conduit jusqu’à toi jusqu’à mon âme.

    Je reviens, calciné et purifié.
    Me reconnais-tu ?
    Comme la séparation fut longue !
    Tout a tellement changé.
    Et comment t’ai-je trouvée ?
    Comme mon voyage fut étrange !
    Par quels mots te décrire ?
    Par quels sentiers tortueux une bonne étoile
    m’a conduit jusqu’à toi ?

    Donne-moi ta main, mon âme presque oubliée.
    Quelle chaleur me procure la joie de te revoir,
    toi mon âme si longtemps désavouée.
    La vie m’a ramené à toi.

    Remercions la vie que j’ai vécue, pour toutes les heures sereines
    et pour toutes les heures tristes,
    pour chaque joie et pour chaque douleur.
    Mon âme, c’est avec toi que mon voyage doit continuer.
    Avec toi je veux cheminer et monter jusqu’à ma solitude. »

    "Dialogue avec l’âme"   -  C. G. Jung
     

 



"L'automne est un andante mélancolique et gracieux qui prépare admirablement le solennel adagio de l'hiver."
(George Sand)

 


      Il pleut sur Saint-Jacques
      mon doux amour.
      Dans le ciel brille et frissonne
      le camélia blanc du jour.

      Il pleut sur Saint-Jacques
      dans la nuit obscure.
      L'herbe d'argent du sommeil
      recouvre l'aride lune.

      Vois la pluie dans la rue
      plainte de pierre et de verre.
      Vois dans le vent évanoui
      l'ombre cendrée de la mer.

      L'ombre cendrée de la mer
      Saint-Jacques loin du soleil.
      L'eau de tes matins mouillés
      au fond de mon cœur ruisselle.


      "Madrigal à la ville de Saint-Jacques"

      Federico Garcia Lorca

     

 


    "Marcheur, ce sont tes traces
    ce chemin, et rien de plus ;
    Marcheur, il n'y a pas de chemin,
    Le chemin se construit en marchant.
    En marchant se construit le chemin,
    Et en regardant en arrière
    On voit la sente que jamais
    On ne foulera à nouveau.
    Marcheur, il n'y a pas de chemin,
    Seulement des sillages sur la mer."


    Antonio Machado

      Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
      Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :
      Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
      Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

      Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
      Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
      Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
      Par la Nature, -- heureux comme avec une femme.


      "Sensation"  -  Arthur Rimbaud



 

    " Rien ne me paraît plus nécessaire aujourd'hui
    que de découvrir ou redécouvrir nos paysages
    et nos villages, en prenant le temps de le faire.
    Savoir retrouver les saisons, les aubes et les crépuscules,
    l'amitié des animaux et même des insectes,
    le regard d'un inconnu
    qui vous reconnaît sur le seuil de son rêve.
    La marche seule permet cela.
    Cheminer, musarder, s'arrêter où l'on veut,
    écouter, attendre,
     observer.
    Alors chaque jour est différent du précédent
    comme l'est chaque visage,
    chaque chemin."

    "Chemin faisant" - Jacques Lacarrière

    Un voyage se passe de motifs.
    Il ne tarde pas à prouver qu'il se suffit à lui-même.

    On croit qu'on va faire un voyage,
    mais bientôt
      c'est le voyage qui vous fait,
    ou vous défait...

    Finalement ce qui constitue l'ossature de l'existence,
    ce n'est ni la famille, ni la carrière,
    ni ce que d'autres
    penseront ou diront de vous,
    mais quelques instants de cette nature,
    soulevés par une lévitation
    plus sereine encore que celle de l'amour,

    et que la vie vous distribue avec une parcimonie
    à la mesure de notre faible cœur.


    "L'usage du monde"  -  Nicolas Bouvier

 


    Marcher, c'est te rencontrer à chaque instant,
    ô Compagnon de voyage !

    C'est chanter au bruit de tes pas !
    Celui que ton souffle a touché ne vogue pas
    à l'abri du rivage.

    Il déploie au vent une voile agitée
    et navigue sur une eau tumultueuse.

    Celui qui ouvre toute grande sa porte
    et en franchit le seuil reçoit ta salutation.

    Il ne reste point à compter son gain
    ou s'apitoyer sur ses pertes ;

    les battements de son cœur scandent sa marche ;
    car tu chemines avec lui pas à pas,
    ô Compagon de Voyage !


    "L'Offrande lyrique"  - Rabindranath Tagore
     

    Puisqu'il est entendu que le bon pèlerin
    Est celui qui boit ferme et tient sa place à table,
    Et qu'il n'a pas besoin de faire le comptable,
    Et que c'est bien assez de se lever matin...
    Nous avons fait semblant d'être un gai pèlerin
    Et même un bon vivant et d'aimer les voyages,
    Et d'avoir parcouru cent trente et un bailliages,
    Et d'être accoutumés d'être sur le chemin...

    Quand nous aurons joué nos derniers personnages,
    Quand nous aurons posé la cape et le manteau,
    Quand nous aurons jeté le masque et le couteau,
    Veuillez vous rappeler nos longs pèlerinages...

    Charles Péguy



 

    A pied et le cœur léger, je pars sur la route ouverte,
    Bien portant, libre, le monde devant moi,
    La longue piste menant là où je désire.
    Désormais je ne fais plus appel à la chance,
    Je suis ma propre chance,
    Désormais je ne pleurniche plus, je ne diffère plus,
    Je n'ai besoin de rien,
    J'en ai fini avec l'enfermement maladif, les critiques,
    Vigoureux et content, je marche sur la route ouverte.
    La terre, cela me suffit,
    Je ne demande pas que les constellations
    soient plus proches.
    Je sais qu'elles sont très bien là où elles sont.
    Je sais qu'elles suffisent à ceux qui les habitent...
     ...Allons ! Voyageur inconnu, viens avec moi !
    Plus jamais tu ne te lasseras de ton voyage.

    Walt Whitman
    Je ne sais pas nécessairement où un chemin me mènera
    et si mes forces me porteront jusqu'au terme.
    En revanche, je suis assuré de ce à quoi il me soustraira :
    un assoupissement qui n'est pas une forme d'équilibre,
    un repli sur soi.
    La solitude qui parfois l'accompagne n'a rien d'amer.
    Elle me restitue à ce qu'il y a de plus grave et doux en moi
    et demeure mon compagnon : Le Chemin.
    Tandis que je marche, j'ai le sentiment
    d'être l'auteur de mes pas.
    La joie est alors au rendez-vous quelque soit ma fatigue,
    puisqu'elle s'accompagne du sentiment de créer...

    Pierre Sansot

 

     

     "...Marcher à son rythme afin d'être ouvert
    à toutes les impressions et d'être disponible au paysage traversé
    et dont on fait partie à chaque instant,
    un peu à la façon du cours d'eau qui, lui aussi, avance.
    En outre, ce n'est que dans le silence sans mots
    que procure la marche solitaire que le randonneur
    peut s'abandonner à cette ivresse des pas
    qui commence par une sorte d'éblouissement
    et de torpeur de l'esprit,
    pour se terminer par une paix qui dépasse la raison..."


    "Voyages avec un âne dans les Cévennes"  R.L. Stevenson


    Marcher, c'est s'offrir aux climats et aux énergies du lieu,
    qui nourrissent et inspirent votre esprit.
    La perfection du corps et de l'esprit est là.
    Que celui qui marche puisse prendre sur lui l'odeur
    et le parfum des arbres et des fleurs,
    comme une antilope ou un cerf...
    Marcher ainsi, c'est être au présent
    de notre nature originelle,
    qui est aussi partout répandue dans la nature,
    débarrassé du fatras social et mental.
    C'est ainsi que celui qui marche vraiment
    se balade en quête de la Terre Sainte,
    jusqu'au jour où le soleil de l'illumination
    aura fait le tour dans son esprit
    et où il atteindra la terre sainte où il a toujours été…


    H.D. Thoreau
     


    ..Sur la route uniforme, lorsque  ni le souvenir,
    ni la contemplation ne se portent au secours de l'errant,
    celui-ci a toujours la ressource de se replier dans ses rêves.
    Combien de vagabonds, égarés dans les landes,
    ont-ils avancé en traînant autour d'eux
    des lambeaux de visions, rêvant comme ils respirent.
    L'uniformité des lieux désolés incite à s'envoler
    vers les "Incroyables Florides" de l'imagination.
    L'état de légère inanition dans lequel on se trouve à la fin
    d'une étape forcée colore les rêves de teintes fantastiques.
    Sur la piste, pour combattre le vide, il y a la poésie !
    Le vagabond peut réciter des vers inépuisablement.
    La poésie remplit les heures creuses.
    Elle entretient l'esprit et gonfle l'âme.
    Elle est un rythme mis en musique.
    Les vers scandent la marche
    et peuvent être accordés à l'atmosphère :
    je dis plutôt Péguy dans la plaine arasée,
    Hugo dans le marais,
      Apollinaire en altitude,
    Shakespeare dans la tempête,
     
    Norge quand je suis saoul.
    Et le soir, à la halte, j'arrache de mon cahier de poésie
    la page qui m'a nourri tout le jour et construis avec elle
    un petit feu auquel je récite le poème appris.
    Manière charmante de clore la journée.


    "Petit traité sur l'immensité du monde" - Sylvain Tessson


    A chaque pas qu'il faisait sur la route, Siddharta apprenait
    quelque chose de nouveau, car pour lui le monde était
    transformé et son coeur transporté d'enchantement.
    Il vit le soleil se lever au-dessus des montagnes boisées
    et se coucher derrière les lointains palmiers de la rive ;
    il vit, la nuit, les étoiles, leur belle ordonnance dans le ciel
    et le croissant de la lune, tel un bateau flottant dans l'azur.
    Il vit des arbres, des astres, des animaux, des nuages,
    des arcs-en-ciel, des rochers, des plantes, des fleurs,
    des ruisseaux et des rivières, les scintillements de la rosée
    le matin sur les buissons, de hautes montagnes
    d'un bleu pâle, au fond de l'horizon, des oiseaux
    qui chantaient, des abeilles, des rivières argentées
    qui ondulaient sous le souffle du vent.
    Toutes ces choses et mille autres encore, aux couleurs
    les plus diverses, elles avaient toujours existé,
    le soleil et la lune avaient toujours brillé, les rivières
    avaient toujours fait entendre leur bruissement
    et les abeilles leur bourdonnement...


    La marche illuminatrice - Hermann Hesse

    Marcher pour vivre, c'est vivre lentement.
    (Celui qui va lentement arrivera rapidement (Milarepa))
    C'est une vie à la mesure du corps de l'homme,
    de son rythme respiratoire.
    Marcher pour vivre, c'est respirer moins vite,
    être plus contemplatif, plus réceptif dans toutes nos activités.

     Marcher, une philosophie du dehors - Michel Jourdan
     


    Si je pouvais de nouveau vivre ma vie
    Dans la prochaine je commettrais plus d'erreurs
    Je serais plus bête que ce que j'ai été
    en fait je prendrais peu de choses au sérieux
    Je serais moins hygiénique, je courrais plus de risques,
    je voyagerais plus
    Je contemplerais plus de crépuscules,
    Je grimperais plus de montagnes,
    Je nagerais dans plus de rivières,
    Je me rendrais dans plus d'endroits qui me sont inconnus
    Je mangerais plus de crèmes glacées et moins de fèves
    J'aurais plus de problèmes réels et moins d'imaginaires.
    J'ai été de ces personnes
    qui vivent sagement et pleinement chaque minute de leur vie
    Bien sûr que j'ai eu des moments de joie
    Mais si je pouvais revenir en arrière,
    J'essaierais de n'avoir seulement que de bons moments
    ne pas laisser passer le présent.
    J'étais de ceux qui ne se déplacent sans un thermomètre,
    un bol d'eau chaude, un parapluie, et un parachute.
    Si je pouvais revivre ma vie je recommencerais par me promener
    pieds nus dès les premiers jours du printemps
    et je continuerais jusqu'aux confins de l'automne...
    Je musarderais plus dans les ruelles, je contemplerais
    plus d'aurores et je jouerais avec plus d'enfants,
    si j'avais encore une fois la vie devant moi.
    Mais voyez-vous, j'ai 85 ans, et je sais que
    je suis en train de mourir...


    Instants - 
    Jorge Luis Borgès

 


    ...La marche est une méthode tranquille de réenchantement de la durée et de l'espace.
    Elle est un dessaisissement provisoire par l'atteinte d'un gisement intérieur
    qui tient seulement dans le frisson de l'instant.
    Elle implique un état d'esprit, une humilité heureuse devant le monde,
    une indifférence à la technique et aux moyens modernes de déplacement
    ou, du moins, un sens de la relativité des choses...


    ...Et toujours le sac pèse sur les épaules, même quand, au fil du temps,
    l'expérience contraint
    à se débarasser du superflu...
    Au terme d'une journée de marche, quand les épaules n'en peuvent
    plus de la charge,
    le marcheur croit porter un sac de pierres.
    La somme de bagages à emporter avec soi alimente longtemps le souci du voyageur.
    L'évaluation des objets nécessaires exige une savante alchimie, bien différente pour chacun.
    S'il est prudent de pas trop s'alourdir,
    il ne faut pas davantage trop lésiner,
    au risque à un moment ou à un autre de se trouver dépourvu de l'essentiel.
    Le confort du voyage en est la conséquence pour le meilleur ou pour le pire.
    Nourriture, affaires de toilette, vêtements de rechange, couchages, livres,
    carnet de notes, cartes, etc.. nourrissent de savants calculs...

    ...Le voyageur à pied est en quête de noms, celui du village à venir, du lieu-dit,
     jalons de sens qui humanisent le parcours et font sortir
    le monde du chaos où il se complaisait. 
    "Je te demande comment s'appelle cette descente ? "
    Le petit berger est effaré et manifestement ne sait que dire.
    Il baisse les yeux, rougit jusqu'aux oreilles et se frotte le genou.
    Enfin, dans un souffle, il se décide à répondre :
    "Elle n'a pas de nom"
    Il faut en effet parfois réduire son ambition,
    chaque fragment du monde n'est pas nommé,
    il règne encore des haies inconnues ou des champs anonymes,
    des plaines ou des vallées que nul n'a songé à baptiser.
    Et puis la destinée de tout homme est seulement de connaître
    une poignée de noms parmi leur nombre infini,
    il faut donc s'adresser à la bonne personne,
    celle qui sait précisément celui que l'on cherche.
    Comment s'appellent ce hameau, le ruisseau là-bas, la rivière, le bois,
    et les habitants de ce village ?
    Il s'agit de se repérer devant l'énigme des lieux,
    se retrouver dans les taches de couleur et les lignes de la carte
    ou des paysages, calculer au regard de l'échelle le chemin déjà parcouru,
    celui qui reste à accomplir, évaluer les efforts à fournir...

    David Le Breton "Eloge de la Marche"

     




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